Durant la première guerre mondiale, en France, de nombreux Poilus ont été condamnés à mort, dont 1009 fusillés, les autres ayant vu leur peine commuée  en travaux forcés.

Ces condamnations ont été prononcées pour désobéissance militaire - refus d'obéissance, mutilation volontaire, désertion, abandon devant l'ennemi, délit de lâcheté, mutinerie...-, pour espionnage, mais aussi pour des crimes et délits de droit commun.

Les familles des soldats fusillés pour l'exemple étaient lourdement touchées. En effet, à la honte d'avoir un frère, un père, un époux condamné pour sa lâcheté, réelle ou non, s'ajoutait au poids du deuil, déjà très difficile à supporter. Les veuves ne recevaient pas la pension attribuée aux veuves de guerre, et restaient donc démunies financièrement.

 

Ainsi, le fils de Claude Pettelet, l'un des martyrs de Vingré, dut être retiré de son école, tandis que sa veuve, ayant reçu des insultes et des menaces, sortait dans la rue armée pour sa propre protection.


Les martyrs de Vingré

Les martyrs de Vingré sont six Poilus : le caporal Paul Henry Floch, les soldats Jean Blanchard, Francisque Durantet, Pierre Gay, Claude Pettelet et Jean Quinault, appartenant au 298e Régiment d'Infanterie, fusillés pour l'exemple le 4 décembre 1914 et réhabilités par la Cour de Cassation le 29 janvier 1921.

Le 27 novembre 1914, après une préparation d'artillerie qui démolit une partie de leur tranchée, les soldats du 298e RI sont surpris par une attaque allemande qui fait plusieurs prisonniers. Le bombardement terminé, une demi-section française, obligée de se replier dans les boyaux, retourne dans la tranchée conquise par les Allemands et les déloge, reprenant donc le contrôle de son emplacement. Mais une dizaine de soldats du 298e RI sont restés prisonniers. Les 24 hommes qui avaient momentanément quitté leur tranchée sont alors accusés d'abandon de poste en présence de l'ennemi. 
Une enquête sommaire établit que les soldats ont reculé sur ordre du sous-lieutenant Palaud, se repliant dans une tranchée en arrière de l'attaque. Or le sous-officier soutient n'avoir pas donné cet ordre de repli, accablant les soldats. Le 3 décembre, le conseil de guerre, désigne par tirage au sort six de ces soldats qui seront fusillés pour l'exemple le lendemain, suivant ainsi les directives du général Etienne de Villaret, pour "aider les combattants à retrouver le goût de l'obéissance".

Dernière lettre du caporal Paul Henry Floch à sa femme Lucie 

 

"Ma bien chère Lucie,

Quand cette lettre te parviendra, je serai mort fusillé. Voici pourquoi : le 27 novembre, vers 5 heures du soir, après un violent bombardement de deux heures, dans une tranchée de première ligne, et alors que nous finissions la soupe, des Allemands se sont amenés dans la tranchée, m'ont fait prisonnier avec deux autres camarades. J'ai profité d'un moment de bousculade pour m'échapper des mains des Allemands. j'ai suivi mes camarades, et ensuite, j'ai été accusé d'abandon de poste en présence de l'ennemi.

Nous sommes passés vingt-quatre hier soir au Conseil de Guerre. Six ont été condamnés à mort dont moi. Je ne suis pas plus coupable que les autres, mais il faut un exemple. Mon portefeuille te parviendra et ce qu'il y a dedans. Je te fais mes derniers adieux à la hâte, les larmes aux yeux, l'âme en peine. Je te demande à genoux humblement pardon pour toute la peine que je vais te causer et l'embarras dans lequel je vais te mettre...

Ma petite Lucie, encore une fois, pardon. Je vais me confesser à l'instant, et espère te revoir dans un monde meilleur. Je meurs innocent du crime d'abandon de poste qui m'est reproché. Si au lieu de m'échapper des Allemands, j'étais resté prisonnier, j'aurais encore la vie sauve. C'est la fatalité.

Ma dernière pensée, à toi, jusqu'au bout.
Henry Floch."

Lettre du soldat Jean Quinault à sa femme, la veille de son exécution

 

"Je t'écris de mes dernières nouvelles. C'est fini pour moi. J'ai pas le courage. Il nous est arrivé une histoire dans la compagnie. Nous sommes passés 24 au conseil de guerre. Nous sommes 6 condamnés à mort. Moi, je suis dans les 6 et je ne suis pas plus coupable que les camarades, mais notre vie est sacrifiée pour les autres. Dernier adieu, chère petite femme. C'est fini pour moi. Dernière lettre de moi, décédé pour un motif dont je ne sais pas bien la raison. Les officiers ont tous les torts et c'est nous qui sommes condamnés à payer pour eux. Jamais j'aurais cru finir mes jours à Vingré et surtout d'être fusillé pour si peu de choses et n'être pas coupable. Ça ne s'est jamais vu, une affaire comme cela. Je suis enterré à Vingré..." 

Extraits de la lettre de Jean Blanchard à sa femme Michelle

 

"3 décembre 1914, 11 heures 30 du soir

 

Ma chère Bien-aimée, c'est dans une grande détresse que je me mets à t'écrire et si Dieu et la Sainte Vierge ne me viennent en aide c'est pour la dernière fois, je suis dans une telle détresse que je ne sais trouver tout ce que je voudrais pouvoir te dire et je vois d'ici quand tu vas lire ces lignes tout ce que tu vas souffrir ma pauvre amie qui m'est si chère, pardonne-moi tout ce que tu vas souffrir par moi. Car je suis dans la position la plus terrible qui puisse exister pour moi, car je n'ai plus longtemps à vivre à moins que Dieu par un miracle de sa bonté ne me vienne en aide.

Je vais tâcher en quelques mots de te dire ma situation mais je ne sais si je pourrai, je ne m'en sens guère le courage. Le 27 novembre, à la nuit, étant dans une tranchée face à l'ennemi, les Allemands nous ont surpris, et ont jeté la panique parmi nous, dans notre tranchée, nous nous sommes retirés dans une tranchée arrière, et nous sommes retournés reprendre nos places presque aussitôt, résultat : une dizaine de prisonniers à la compagnie dont un à mon escouade, pour cette faute nous avons passé aujourd'hui soir l'escouade (vingt-quatre hommes) au conseil de guerre et hélas ! nous sommes six pour payer pour tous, je ne puis t'en expliquer davantage ma chère amie, je souffre trop, l'ami Darlet pourra mieux t'expliquer, j'ai la conscience tranquille et me soumets entièrement à la volonté de Dieu qui le veut ainsi ; c'est ce qui me donne la force de pouvoir t'écrire ces mots, ma chère bien-aimée, qui m'as rendu si heureux le temps que j'ai passé près de toi, et dont j'avais tant d'espoir de retrouver. Le 1er décembre au matin on nous a fait déposer sur ce qui s'était passé, et quand j'ai vu l'accusation qui était portée contre nous et dont personne ne pouvait se douter, j'ai pleuré une partie de la journée et n'ai pas eu la force de t'écrire, le lendemain je n'ai pu te faire qu'une carte ; ce matin sur l'affirmation qu'on me disait que ce ne serait rien j'avais repris courage et t'ai écrit comme d'habitude mais ce soir ma bien-aimée je ne puis trouver les mots pour te dire ma souffrance, tout me serait préférable à ma position, mais comme Dieu sur la Croix, je boirai jusqu'à la lie le calice de douleur. Adieu ma Michelle, adieu ma chérie, puisque c'est la volonté de Dieu de nous séparer sur la terre, j'espère bien qu'il nous réunira au ciel où je te donne rendez-vous, l'aumônier ne me sera pas refusé et je me confierai bien sincèrement à lui, ce qui me fait le plus souffrir de tout, c'est le déshonneur pour toi pour nos parents et nos familles, mais crois-le bien ma chère bien-aimée sur notre amour, je ne crois pas avoir mérité ce châtiment pas plus que mes malheureux camarades qui sont avec moi et ce sera la conscience en paix que je paraîtrai devant Dieu [...]. Il me reste encore un petit espoir d'être grâcié, oh bien petit, mais la Sainte-Vierge est si bonne et si puissante et j'ai tant confiance en elle que je ne puis désespérer entièrement. [...]

Oh ! bénis soient mes parents, ma pauvre mère, mon pauvre père, que vont-ils devenir quand ils vont apprendre ce que je suis devenu ? Ô ma bien-aimée, ma chère Michelle, prends-en bien soin de mes pauvres parents tant qu'ils seront de ce monde, sois leur consolation et leur soutien dans leur douleur, je te les laisse à tes bons soins, dis-leur bien que je n'ai pas mérité cette punition si dure et que nous nous retrouverons tous en l'autre monde, assiste-les à leurs derniers moments et Dieu t'en récompensera, demande pardon pour moi à tes bons parents de la peine qu'ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je les aimais beaucoup et qu'ils ne m'oublient pas dans leurs prières, que j'étais heureux d'être devenu leur fils et de pouvoir les soutenir et en avoir soin sur leurs vieux jours mais puisque Dieu en a jugé autrement, que sa volonté soit faite et non la mienne, tu demanderas pardon aussi pour moi, à mon frère ainsi qu'à toutes nos familles de l'ennui qu'ils vont éprouver par moi, dis-leur bien que je n'ai pas mérité une si dure punition et qu'ils ne m'oublient pas dans leurs prières. A toi ma bien-aimée, mon épouse si chère, je te répète je n'ai rien fait de plus que les autres, et je ne crois pas, sur ma conscience avoir mérité cette punition. Je te donne tout ce qui m'appartient, ceci est ma volonté, j'espère qu'on ne te contrariera pas, j'en ai la conviction, tu prendras bien soin de nos parents [...]. Nous n'avons point d'enfants, je te rends la parole que tu m'as donnée de m'aimer toujours et de n'aimer que moi [...], je te donne rendez-vous au ciel où j'espère que Dieu nous réunira au revoir là-haut, ma chère épouse.

Jean".

En février 1919, les veuves des soldats Blanchard et Durantet entreprennent les premières démarches pour la réhabilitation de leurs époux, en écrivant au Docteur Laurent, député de Roanne. Mais c'est avant tout la détermination et l'acharnement de Claudius Lafloque, ancien du 298e RI, qui permet de faire avancer l'enquête, en obtenant notamment de nombreux témoignages mettant en accusation directe le sous-lieutenant Palaud.

Le ministère finit par accepter la révision du procès, et le 29 janvier 1921, le jugement initial est cassé : les familles des fusillés sont rétablies dans leur plein droit,  y compris pour le paiement des pensions depuis 1914.

Inculpé pour faux témoignage par le ministère de la guerre, le sous-lieutenant Palaud est jugé en 1921. Mais sept ans après les faits, les preuves sont difficiles à établir et il est acquitté.

L'arrêt de la cour de cassation du 29 janvier 1921 a été publié au Journal Officiel du 18 février 1921.

"Attendu que le sous-lieutenant Palaud [...] peut être considéré comma ayant été un des principaux témoins de l'accusation qu'au moment de la panique le chef de section, sous-lieutenant Palaud, sorti de son abri voisin, leur avait donné l'ordre de se replier sur la tranchée de résistance ; que cet officier était parti lui-même précipitamment et l'un des premiers dans cette direction.

Attendu que le lieutenant Poupier, qui commandait la compagnie et se trouvait dans la tranchée de résistance a déclaré qu'en effet le sous-lieutenant Palaud était arrivé l'un des premiers au moment de la panique de cette tranchée...

Attendu qu'il importe de considérer que le sous-lieutenant Palaud lui-même a exprimé sa conviction de l'innocence des condamnés, quelques instants après leur exécution, et qu'il a affirmé à nouveau cette conviction à diverses reprises dans ces dernières dépositions.

Pour ces motifs : 

CASSE et ANNULE le jugement du Conseil de Guerre spécial de la 53e division d'infanterie, en date du 3 décembre 1914, qui a confirmé le caporal Floch, les soldats Gay, Pettelet, Quinault, Blanchard et Durantet à la peine de mort.

Décharge leur mémoire de cette condamnation."

"Mesdames, Messieurs, mes chers camarades,

[...] En présence de cette imposante manifestation, comment pourrais-je rester, moi, frère du caporal Floch, sans venir vous témoigner ma reconnaissance ?

Au nom de toutes les familles, je vous dis un profond merci. Vous comprendrez, j'en suis certain, l'émotion qui m'étreint, après tant de souffrances morales, que nous n'osons plus penser au passé sans que l'angoisse nous monte à la gorge.

Songez un instant à ce que fut pour nous cette guerre, atroce. D'autres à nos côtés connaissaient aussi des deuils douloureux, ils les pouvaient porter avec fierté, tandis que nous [...]

 

Pendant des années entières nous avons vécu dans cette atmosphère affreuse de la suspicion illégitime et la honte injustifiée car nous savions nous, qu'ils étaient innocents ces martyrs de Vingré [...]. De tout notre coeur, de toute notre pitié, nous remercions ceux qui ont vengé la mémoire des infortunés poilus du 298e . [...] C'est grâce à leurs efforts que nos familles peuvent à présent marcher la tête haute, c'est grâce aux anciens du 298e  que ce monument expiatoire a pu être élevé. A tous, aux souscripteurs, nous disons merci [...]. Le 3 février 1922 nous venions en ce coin de terre de Vingré reconnaître nos morts. Je me souviendrai toujours la part prise à notre peine par les habitants.

Et maintenant, toi mon frère, vous, mes camarades infortunés du 298e qui en ce soir de décembre nous faisiez vos adieux, en hâte l'âme en peine. Vous qui, d'une main déjà glacée, écriviez encore votre protestation d'innocence à l'heure où le peloton fatal se réunissait [...].

Vous n'êtes plus à présent les fusillés de Vingré, vous en êtes les martyrs, vous en êtes les héros.

Comme vos camarades, vous êtes tombés au Champ d'honneur et c'est le même drapeau qui vous sert de linceul."

 

Emile Floch, frère de Paul Henry Floch 

Inauguration du monument de Vingré, le 5 avril 1925.


Le cas Lucien Bersot

Originaire de Haute-Saône, Lucien Jean Baptiste Bersot apprend le métier de maréchal-ferrant à Besançon, où ses parents se sont installés. 

Il épouse Jeanne Claude Léonie Gauthier le 27 mai 1908. De cette union naît Marie Louise le 23 novembre 1909.

 

Le 60e Régiment d'Infanterie de Besançon, où Lucien Bersot est mobilisé, se bat sur le front de l'Aisne durant l'hiver 1914-1915. Le 11 février 1915, le froid mordant pousse le soldat à demander au sergent-fourrier un pantalon de laine, le même que portent ses camarades, pour remplacer le pantalon de toile blanc fourni avec son paquetage. Le sergent lui propose alors un pantalon en lambeaux, maculé de sang, pris sur un soldat mort. Bersot refuse, ce qui lui vaut huit jours de prison.

Mais le lieutenant-colonel Auroux, commandant du 60e, RI juge la punition insuffisante, et Bersot est traduit en conseil de guerre spécial pour "refus d'obéissance". Le 12 février, il est condamné à mort. L'exécution a lieu le 13 février 1915.

Deux de ses compagnons, Elie Cottet-Dumoulin et André Monh, cherchent à prendre sa défense. Ils sont condamnés à dix ans de travaux forcés en Afrique du Nord.

 

Lucien Bersot est réhabilité le 12 juillet 1922, ce qui permet à Jeanne d'obtenir sa pension de veuve de guerre, et à sa fille d'être reconnue comme pupille de la nation.

Le lieutenant-colonel Auroux, bien qu'ayant agi en toute illégalité - il était à la fois accusateur et président du conseil de guerre, et avait fait prononcer et exécuter une peine disproportionnée par rapport à la "faute" de Lucien Bersot - échappe à tout jugement, grâce à la protection du ministre de la guerre, André Maginot. Commandeur de la Légion d'honneur, il est mis en retraite en 1924.